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Minggu, 02 Februari 2020

Des femmes qui tombent

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Category: Livres,Romans et littérature,Littérature française

Des femmes qui tombent Details

Après avoir lu ce livre, mon éditeur, ma sœur et ma femme me demandent pourquoi l'aubergiste Gilberte a la tête enfermée dans un sac plastique, au moment où son corps pendu est découvert dans le cellier. Je réponds que je n'en sais rien. Peut-être s'agit-il d'un ultime geste de coquetterie assez compréhensible de la part d'une femme qu'on devine accorte mais pudique et qui aurait jugé inconvenant de montrer une langue au premier découvreur de cadavre venu ? Mais peut-être pas. C'est un mystère. Il faut parfois laisser trainer des mystères à la sortie des livres. Aux derniers chants de l'Odyssée, qui célèbre le retour à Ithaque, l'auteur n'évite-t-il pas, et avec quelle délicatesse, de s'étendre sur la surprise d'Ulysse décelant une odeur d'after-shave au fond du lit conjugal enfin retrouvé ? Le lecteur aura compris que ce livre, Des femmes qui tombent, est en réalité un humble mais profond hommage rendu à Homère et à sa cécité. L'AuteurVisitez le site officiel

Reviews

Le 9 mai 2015, Pierre Desproges aurait eu soixante-seize ans ; en 2015, Patrick Sébastien en a soixante-deux ; cherchez l??erreur. Non, je recommence, et j??oublie la méchanceté : Pierre Desproges est décédé il y vingt-sept ans et il est fort probable que, s??il était toujours en vie, il ne pratiquerait plus le même humour que celui qu??il pratiqua en roue libre et en toute indépendance durant les années quatre-vingts (avant, Le Petit Rapporteur et autres émissions, c??est plutôt Desproges faisant ses gammes) : la bien-pensance et le politiquement correct, et leurs cortèges d??interdits voire de poursuites judiciaires, l??auraient plus que probablement incité à en rabattre. Ou alors, il serait considéré comme un « ancien » dont on accepte certains écarts. Passons.Quoi qu??il en soit, Desproges était un maître de la distance courte, chronique, réquisitoire, Minute Nécessaire ou sketch, et a pu donner à certains de ses auditeurs/lecteurs le goût de la phrase longue à rebondissements multiples, à incises absurdes ou divergentes, de la phrase semblable à l??une de ces attractions où l??on se laisse entraîner par un flux aquatique en ignorant par quels méandres on va passer mais en hurlant de plaisir à chacun de ceux-ci. Cette phrase piégée et piégeante, on la retrouve dans son unique roman, Des Femmes qui Tombent, que Sempé, celui qui conçut la superbe couverture originelle (on se demande bien pourquoi l??éditeur l??a abandonnée au profit de ces moustiques très laids ?? même s??ils sont en rapport avec l??histoire), décrivait en 1988 comme « un long cri d??amour à cent, cent cinquante mille exemplaires ». De ce roman, Desproges, avec son cynisme tendre habituel, disait : « il ne faut pas oublier que ce n??est pas qu??un livre pour lire, c??est aussi un livre pour vendre ». Tâchons d??en dire un peu plus.Du strict point de vue de l??histoire, Des Femmes qui Tombent se résume très vite : à Cérillac, petite localité perdue aux confins du Périgord et du Limousin, les femmes succombent à une épidémie de morts suspectes, violentes ou non, allant de l??éventration de la mercière (qui « conservait dans la mort cet air con des mercières mesurant l??élastique à culotte ») au morcellement de la « première secrétaire de la mairie [?] déchiquetée par le Paris-Hendaye » en passant par le « gynécée apothicarial » du coin qu??on retrouve « le nez dans les petits Lu », pour se conclure sur un « désordre de membres enchevêtrés et noués dans la mort comme en une atroce partie de jambes en l??air saisie par Jérôme Bosch dans un Auschwitz grassouillet » au pied du château local. Le coupable est découvert par Jacques Rouchon, le médecin : un moustique modifié par des extraterrestres, venus de Ficus, aquaphobes et caoutchouquivores, pour inciter la partie féminine de l??humanité au suicide et ainsi faire disparaître ladite humanité. Sur ce canevas frôlant délicieusement l??absurde et la misanthropie douce (imaginer l??éradication de l??humanité, je vous demande un peu?), Desproges brode une double parodie : roman policier et roman de science-fiction, mais un policier des familles où les pandores sont des pitres et l??enquêteur un médecin ivrogne, et de la science-fiction régressive au possible, se fichant comme sa première galaxie d??une quelconque plausibilité scientifique. Bref, il s??amuse, et le lecteur avec lui.D??autant que l??essentiel du roman ne tient pas dans son histoire, ni dans les genres qu??il maltraite gentiment : il tient dans l??art de la formulation assassine que maîtrise à merveille Desproges. Pour exemple, et dans l??idée ferme qu??en 2015 pareil passage ferait l??objet d??une attaque en justice, la première description du fils de Jacques et Catherine Rouchon in extenso :« Il était anormal, si l??on fait référence à l??employé de banque moyen en tant qu??étalon de base de la normalité. Dieu ne l??avait pas raté. Au sortir de sa mère, c??était un beau bébé, et puis la vie s??était mise à lui tomber sur la gueule avec une frénésie dévastatrice de bulldozer. ? deux ans, son beau regard bleu de poupon commun s??était alourdi de torpeur bovine, cependant que son crâne s??allongeait en obus, son teint verdassait, ses membres se recroquevillaient en pieds de vigne. Il avait la démarche austère des mouettes emmazoutées et bramait sans relâche les mélopées caduques que lui soufflait le vent. Un sourire imbécile de Joconde allumée lui barrait le groin en permanence, sauf à la fin des tétées ?? laborieuses : il suçait tout ce qui bouge ?? où il arborait le faciès borné d??un aïeul de banquet hébété par une béarnaise au-dessus de ses forces. Dire qu??il répondait au nom de Christian serait exagéré, dans la mesure où il était sourd comme peu de pots, et, de toute façon, trop encotonné dans son cortex pour discerner un mot chrétien d??une corne de brume. Enfin, il avait peur des mouches et développait une allergie aux châtaigniers qui limitait ses sorties en laisse entre Limoges et Périgueux où cet arbrisseau prospère à tout bout de champ. Bref, le fruit des amours de Jacques et Catherine Rouchon était confit. »C??est cruel, mais ça reflète aussi l??angoisse de tout parent de voir son enfant être « anormal », pour reprendre le terme employé par Desproges. L??exemple choisi se trouve en début de roman, mais la suite n??est pas triste non plus, et tout le monde en prend pour son grade, de l??alcoolique Rouchon aux édiles politiques, du boucher Labesse maître en lieux communs aux journalistes vautours. Un seul personnage semble échapper au jeu de massacre lexical de Desproges : Marro, un « vrai journaliste ». Lorsque Desproges le décrit, lui qui faut aussi journaliste, on a l??impression qu??il parle de lui : « Un ouvrier du fait divers. Il racontait la vie avec un goût du verbe, un respect de la langue, un souci du vécu, une minutie dans le fignolage des portraits humains, qui faisaient de ses articles autant de merveilles artisanales. Aussi, souvent, sur les « bons coups », le papier de Marro tranchait sur ceux de ses confrères, un peu comme une madone de Botticelli dans un présentoir de bondieuseries lourdaises. » Cette ultime comparaison, c??est un peu l??impression que font les traits d??esprit de Desproges comparés au marigot humoristique actuel.En conclusion, un bon roman, scénaristiquement proche de la littérature de gare, mais avec des fulgurances d??écriture humoristique inégalées à ce jour. Pas un chef-d???uvre, et même plutôt à réserver aux amateurs de Desproges ?? avec la garantie pour eux de passer deux bonnes heures de lecteur plus que plaisante ?? mais un roman bien torché et séquencé, cultivé et gentiment critique de ses contemporains.

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